Crises: vers un troisième suicide de l’Europe?

20 AVRIL 2015 |  PAR PHILIPPE RIÈS

En 2060, les Européens n’existent plus. Ils sont redevenus de simples nationaux de leurs vieux États-nations, protégés les uns des autres, surtout des Autres (étrangers, migrants) par des visas obligatoires (mais électroniques, tout de même). Ils voyagent, difficilement, dans de vieux avions, vers les vieux aéroports de leurs vieilles capitales, que la crise énergétique contraint régulièrement à la fermeture. L’Union européenne, disparue dans les convulsions de la seconde décennie du XXIe siècle, n’est plus qu’un objet d’étude pour les historiens et les archéologues.

 

Après les deux guerres mondiales du siècle précédent, qui l’avait ruiné et mis fin à sa domination économique, technologique et culturelle sur la planète, le Vieux Continent a commis un troisième suicide. Événement dont, selon les acteurs de LEurope au bord du crash ?, documentaire que Arte diffuse le 21 avril à 22 h 25, nous vivons actuellement la phase initiale.

 

Jane et Charles, dernier échange avant le crash.
Jane et Charles, dernier échange avant le crash. © Springshot

Le titre en anglais du film d’Annalisa Piras (il dure 1 h 30), The Great European Disaster Movie, colle beaucoup mieux au scénario puisque les personnages de 2060 sont à bord d’un avion qui traverse de fortes turbulences et qui, comme le rêve européen, n’atteindra jamais sa destination. Parmi eux, une fillette italienne de 8 ans, Jane, expulsée de Grande-Bretagne où, en 2017, un gouvernement dirigé par Nigel Farage avait décidé d’expulser les immigrés. Et son voisin, Charles Granda, archéologue britannique qui se rend à Berlin pour une conférence sur la défunte UE, avec des reliques comme un billet de 500 euros et un passeport européen.

Ce nouveau documentaire prolonge le travail effectué précédemment par la réalisatrice dans Girlfriend in a Coma, à propos de l’Italie de Silvio Berlusconi, dont le coauteur, Bill Emmott, l’ancien rédacteur en chef de The Economist (lire ici), commentera d’ailleursLEurope au bord du crash ? après la diffusion de mardi soir. Il y a continuité dans le propos, puisque l’Italie d’hier comme lEurope de la fiction sont victimes du même mal, le populisme. Populisme qui se sera nourri des échecs répétés des dirigeants européens à enrayer le cycle des récessions successives et à surmonter le déficit de légitimité démocratique des institutions politiques de l’Union.

Les experts qui interviennent entre les images d’archives illustrant la naissance, la maturité puis le déclin du rêve européen, sont unanimes dans leur pessimisme : 2014 ressemblerait furieusement à 1914. Selon Bill Emmott, « nous courons à la catastrophe sans nous en rendre compte, comme à la veille de la Première Guerre mondiale, et nous risquons d’y entraîner le reste du monde ». Selon Martin Wolf, l’éditorialiste duFinancial Times« lEurope peut imploser ».

Parmi les suspects habituels de ce qui serait en effet un crime si la réalité rejoignait un jour la fiction, les banques et les banquiers. Et juste derrière, une classe politique européenne qui a choisi de sauver les banques plutôt que les économies et les peuples qui en vivent. Wolf dénonce le « manque de détermination face au secteur financier », quand Philippe Legrain juge toujours aussi urgent « de faire le ménage dans les banques et de les discipliner ».

Produit avec le soutien de la BBC et de Arte, chaîne franco-allemande qui essaie d’incarner le projet européen, le film d’Annalisa Piras fait une large place aux doutes existentiels de l’Allemagne, devenue de fait la puissance dominante de lEurope (en grande partie par défection de la France de Sarkozy et de Hollande, ce qui n’est pas assez souligné), mais un leader réticent et manquant d'une vision à long terme de ses propres intérêts et de sa propre histoire. « Si la zone euro fait défaut, la responsabilité en incombera à l’Allemagne, de manière inévitable », estime Martin Wolf. Tandis que pour Legrain, « le reste de lEurope finira par en vouloir à l’Allemagne, précisément ce qu’elle essaie d’éviter depuis 60 ans ». À noter que, comme l’attestait le récent article choc duSpiegel sur « lEurope allemande », nos voisins d’outre-Rhin ont le mérite d’affronter ce débat, au lieu de s’enfermer dans le déni et la recherche de boucs émissaires.

Deux moments forts du film sont les plongées dans la réalité européenne d’aujourd’hui : dans la Suède, nouvelle riche de sa diversité grâce à une politique active d’immigration, et dans le sud de l’Angleterre qui, dans un splendide isolement, se racornit sur ses souvenirs de prospérité passée et d’illusion de souveraineté. Le contraste souligne la divergence entre une Europe qui s’est adaptée à la mondialisation et celle qui s’en considère comme la victime. Margate, autrefois ville balnéaire proprette et prospère de la côte anglaise, a été ruinée par les vacances au soleil d’Espagne, les compagnies low cost et l’ouverture des frontières. Le discours xénophobe de UKIP y attire une clientèle âgée ou déclassée. L’entreprise Spotify, réussite suédoise dans l’ère digitale, se nourrit de la diversité de ses salariés. Non sans tensions préoccupantes dans la société suédoise, en dépit d’une économie plutôt florissante, la Scandinavie ayant, elle, mis en œuvre les bonnes recettes après sa propre crise financière de 1990.

Dans cette crise, lEurope ne perd pas seulement ses emplois et ses références mais surtout ses valeurs. Incarnation de cette diversité qui a toujours fait la richesse du Vieux Continent, le comédien suédois d’origine turque Özz fait ce constat sévère : « Quand lEurope laisse les migrants se noyer dans la Méditerranée, elle montre ses vraies valeurs. » Mais ce faisant, elle se condamne elle-même : « LEurope n’est pas en train de mourir, elle est en train de se suicider. »

Qui peut arrêter cette dérive ? La jeunesse européenne, répond le film. Mais elle est trop souvent exclue du travail (et du pouvoir économique qui va avec) et elle s’exclut elle-même d’un processus politique sclérosé dans lequel elle ne se reconnaît pas. Aux dernières élections européennes, qui ont vu la montée généralisée des populismes se concrétiser dans les urnes, seuls 28 % des 18-55 ans se sont déplacés, contre 51 % pour les plus de 55 ans. Les responsables, estime le Néerlandais Geert Mak, ce sont les intérêts coalisés des europhobes attachés à leurs États-nations et des gouvernants nationaux accrochés à leur monopole du pouvoir et aux avantages qui en découlent.

Paradoxe apparent, le rêve européen reste bien vivant… chez les autres, justement. Les Croates qui, au moment de rejoindre l’Union, se sentent comme des invités qui arrivent à la fin d’une fête quand tout le monde est en train de partir, mais contents tout de même. C’est Radek Sikorski, l’ancien ministre polonais des affaires étrangères, qui souligne que les plus grandes manifestations pro-européennes de l’histoire ont eu lieu sur le Maïdan de Kiev, 800 000 personnes revendiquant leur identité européenne.

Comme l’explique en conclusion le journaliste et écrivain italien Paolo Rumiz, c’est d’avion justement que l’on comprend mieux le continent européen et son histoire millénaire : un grand promontoire, au bout de la masse euro-asiatique et face à la barrière de l’océan, « où ceux qui arrivent de l’Est n’ont pas d’autre solution que d’apprendre à vivre ensemble s’ils ne veulent pas se suicider ».

 


Be the first to comment

Please check your e-mail for a link to activate your account.